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fille qui hurleJe venais de laisser un homme que j’aimais encore, je brâillais au bout de la table de cuisine en essayant de manger en même temps, je portais une jaquette de coton trouée avec des motifs d’oursons, j’avais une serviette de Cancun enroulée autour de la tête parce que je sortais de la douche, ma mère se retenait pour pas rire parce que j’étais au cœur d’un terrible drame ridicule comme moi seule sait les concevoir.

Pis tout à coup en gloussant, morvant, mangeant j’ai lâché cette phrase : «J’suis vraiment une criss de folle!»

Folle.

Parce que les abus et l’inceste m’ont pourrie

Parce que je parle à mes plants de tomates

Parce que je me promène toute nue dans le champ quand il fait chaud l’été

Parce que la criss de laveuse rouillée est coincée à spin dans ma tête

Parce que j’aime trop toute, tout le temps, trop, toute, tellement puissant, tellement intense que ça me déchire.

Tellement fort que j’ai envie de manger mon chien tellement je l’aime!

Folle d’une vie que j’arrive jamais à prendre assez fort

À jouir assez vaste

À dire assez juste

Folle esti pour prendre mon char à quatre heures du matin, cette heure d’angoisses insurmontables, cette heure où y’a pas vraiment de soleil, pas vraiment de nuit, pas vraiment de bruit, cette heure de suspension terrifiante,

Folle pour prendre mon char à cette heure maudite, pour sacrer mon camp je le sais pas où et ne jamais en revenir.

Folle qui canalise son énergie de folle dans les mots, dans les p’tits pois, les tomates, pis les pivoines

Folle de n’être jamais assez libre, ni jamais assez prise!

Folle d’avoir tant à dire, tant à hurler, tant à donner pour une vie dont la durée est obscène de fulgurance

Folle d’envie de danser, de boire, de fumer, de baiser, de rire

Mais qui essaie comme une petite fille bien sage de toujours colorier en dedans des lignes

Sans dépasser, proprement

Pour correspondre

Folle qui cherche dans les phrases un sens juste et changeant

Folle qui trouve la plénitude dans un paysage sur lequel elle agit années après années

Qui se répète tous les jours, sans relâche, pour se convaincre qu’elle a le droit d’exister

Qu’au fond au tréfonds, cet inceste, ces abus ont fait d’elle ce qu’elle est et qu’elle doit s’en servir pour créer de la beauté

Folle qui transforme la tache en lumière à toutes ces aubes terrifiantes avant d’aller se recoucher

Folle qui a trouvé dans cette phrase de Cohen, une manière d’enfin réconcilier ce qui, en elle, n’avait jamais voulu tenir ensemble : «There is a crack in everthing and that’s how the light gets in!»

Folle et fière de l’être!

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