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Roulotte 14 juillet 2011 031Voici une lettre ouverte qui a été publiée dans le Mouton Noir le 21 décembre 2012 et qui répond à l’article de Serge Bouchard intitulé «Les Boules» paru dans Québec Science le 25 octobre 2012. 

Cher Monsieur Bouchard,

Votre texte «Les Boules» paru dans Québec Science le 25 octobre 2012 s’est retrouvé, face retournée, sur ma table de travail il y a quelques semaines. Un ami s’était fait un devoir de l’emmener chez moi pour connaître ma réaction. Cet ami connait mon amour pour le territoire que j’habite et pour les humains que j’y côtoie. Il sait les efforts que je déploie pour vivre dans un rang reculé de l’arrière-pays mitissien afin de faire perdurer, de dynamiser et de promouvoir un territoire qui porte encore en lui de grandes promesses de richesse et de beauté. Alors que de plus en plus de jeunes artistes migrent vers l’ouest, vers la ville et son effervescence, moi j’ai décidé de faire le pari de m’inscrire dans le sens inverse du trafic : de revenir et de rester. Parce que je puise la force de mon identité dans la sauvagerie du paysage que j’habite, dans le souvenir de ceux qui l’ont défriché et dans la cohabitation avec ces rares irréductibles qui continuent  d’accorder le rythme de leur existence avec les saisons. Lorsque je regarde la perte de sens qui caractérise notre société, je me dis qu’une part de la solution réside dans le mode de vie que j’ai choisi, dans la proximité avec la nature qui permet de toucher à l’essentiel.  Et je pense que la nécessaire et urgente préservation de ce mode de vie passe par l’enthousiasme des jeunes qui viendront s’établir dans des municipalités comme la mienne.

J’ai grandi à Les Boules Monsieur Bouchard. Et j’y suis revenue. Quand je déambule dans les rues de mon village, je cherche en vain les maisons roulottes qui font dos au fleuve et les amoncellements de ferrailles dont vous parlez dans votre article. À leur place, je ne vois qu’habitations coquettes et terrains entretenus fièrement par des riverains vivant chaque automne avec la peur d’une grande marée qui inonderait à nouveau leurs sous-sols, grugerait un peu plus leurs terrains, les forcerait à déménager. Qu’il est beau et romantique ce grand fleuve lorsqu’on l’observe du point de vue du touriste. Qu’ils sont fous ces habitants qui tournent leurs fenêtres plein sud, se soustrayant ainsi à son panorama grandiose pour plutôt profiter des rayons du soleil qui aident à chauffer la maison pendant les longs mois d’hiver.

Dans mon village, je constate des efforts de dynamisation et de revitalisation sans cesse répétés par les citoyens et la municipalité. Grâce aux échanges entre les deux écoles et l’implantation d’une bibliothèque bilingue on tente de tisser des ponts entre les communautés anglophones et francophones. Par l’adoption d’un plan d’implantation et d’intégration architectural, notre municipalité investit du temps et des efforts pour l’harmonisation des nouvelles constructions avec le patrimoine bâti. En misant sur l’initiative «Sauvons le phare de Métis-Sur-Mer» des associations de citoyens sont parvenues à accumuler plus de 80 000$ pour la préservation de ce précieux bâtiment historique. En organisant de nombreuses activités familiales, le comité des loisirs de Métis-sur-Mer dynamise la vie sociale de notre municipalité et amasse des fonds pour les deux écoles. Ces efforts je les salue et les admire et ce ne sont là, que quelques points positifs choisis pour vous montrer que lorsqu’on y regarde d’un peu plus près, les termes «pauvreté et ennuyance» sont bien réducteurs. C’est la raison pour laquelle je crois qu’il était de mon devoir de répondre à votre article.

Le pire monsieur Bouchard c’est que j’en conviens avec vous : nous vivons dans un Québec, que dis-je dans un monde, qui bafoue la beauté, la saccage pour le profit d’un modèle économique qui nous mènera tous à notre perte. Je pense, par contre, que vous avez mal choisi votre cible. Pourquoi ne pas avoir aussi parlé de ces banlieues qui ont poussé autour de Montréal sur les plus riches terres agricoles du Québec?

Depuis quelques années, le feu d’une colère sèche grandit en moi. Je peste contre l’ignorance et les préjugés de certains intellectuels de la grande Montréal qui semblent s’imaginer que rien ne vit à l’est de Longueuil ou que tout s’y réduit aux quelques idées préconçues qu’ils se font des régions. Je peste contre les journalistes, les chroniqueurs, les artistes qui viennent de là-bas et qui pensent pouvoir nous définir, faire le tour de notre mode de vie en ayant passé quelques jours ici. Je peste contre le désintérêt généralisé envers le potentiel de la parole de ceux d’ici pour parler d’ici. Loin de moi l’idée de mettre tout le monde dans le même panier, mais il existe malheureusement une Montréal qui préfère avoir des nouvelles des régions lorsqu’elles sont issues de sa propre élite et qui prend position sur l’exploitation d’un territoire qu’elle n’habite pas et ne connait que de passage. Et cette Montréal c’est vous qu’elle écoute Monsieur Bouchard. C’est pourquoi venant de vous je me serais attendu à plus. À plus qu’un article qui met Les Boules, Matane et le ranch de Donald à St-Ulric dans le même panier et qui s’épanche avec nostalgie sur les naufrages soi-disant oubliés.

J’ai beau lire et relire votre article Monsieur Bouchard, je n’arrive pas à y trouver le fondement de votre réflexion et j’en viens à me demander si vous n’avez pas choisi l’ancien nom de notre municipalité pour son potentiel racoleur. Or toute personne qui a un pouvoir de parole se doit de mesurer les impacts de ses prises de positions au-delà du potentiel de «vente». Le pouvoir de la parole vient avec une responsabilité que vous avez peut-être mal évaluée dans le cas qui nous occupe. Pour moi, lorsqu’on critique, il faut savoir suggérer. Ici nous sommes nombreux à tenter, chacun à notre façon, d’insuffler vitalité et dynamisme à ce petit patelin que nous aimons pour encourager les jeunes familles à venir s’y installer et nous recevons cet article comme une poussée venant s’exprimer en sens inverses de nos efforts. Vous avez relevé certaines de nos erreurs mais surtout celles de nos prédécesseurs et de nos gouvernements. À nous qui continuons de croire en une autre façon d’habiter le territoire et qui tentons de nous tourner vers l’avenir, je vous le demande Monsieur Bouchard, qu’avez-vous à proposer?

Cordialement

Stéphanie Pelletier

Voici le lien vers l’article auquel je réponds ici : http://www.quebecscience.qc.ca/Serge-Bouchard/Les-Boules

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