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La responsabilité. Pas très vendeur ce mot. Rien de sexy là-dedans. Je ne sais pas pour vous, mais pour moi dans ces six syllabes mises bout à bout, aucun accent de passion, de désir ou de rébellion. Si j’avais à incarner l’image de la responsabilité, je choisirais une bibliothécaire à lunettes en tailleur beige qui fait «chuuuuuut!» Et pourtant…

Cet été je me suis mise à faire un petit exercice que j’aime bien avec une personne que j’apprenais à connaitre : le jeu des tops cinq. Top cinq de tes repas préférés, top cinq des groupes que tu aimerais voir en show, top cinq des pays que tu aimerais visiter etc… Belle façon ludique de découvrir quelqu’un. Puis un jour, alors que nous étions allongés aux pieds des étoiles, il m’en a sorti un qui m’a un peu soufflée : top cinq des valeurs les plus importantes à tes yeux. Ouf, je vous épargnerai la sinueuse réflexion qui s’en est suivie : d’abord qu’est-ce qu’une valeur? J’ai probablement répondu dans l’ordre ou le désordre : le désir, l’intégrité, l’amour et je ne sais quoi d’autre. Mais lui, dans son top cinq il a dit : responsabilité.

Responsabilité! What the fuck!!!? En entendant ce mot j’ai aussitôt imaginé ma mère et je me suis dit «ben voyons donc, c’est pas si important que ça faire son lit le matin, ou ramasser sa chambre tsé.» Pour moi «responsabilité» a toujours sonné de pair avec les «obligations» souvent inutiles parfois même insignifiantes qui font de nous des «adultes responsables». Responsabilité, quand il n’est pas bibliothécaire, porte une chemise bleue avec des pantalons bruns, il a un garage de toile, deux enfants, un chien et une Dodge Caravan et pis il ne fait pas l’amour souvent… Quand tu l’invites chez toi, Responsabilité arrive avec ses chums, Obligation, Faute, Devoir, Culpabilité. Ils font le tour de ta cour, refusent la bière que tu leur offres parce qu’ils conduisent pour retourner chez eux, ils jugent ta pelouse mal tondue et portent même quelques commentaires sur ta peinture de clôture qui s’écaille. Responsabilité, c’est pas un ben beau mot. Sauf que…

Sauf que la vie me l’a remis dans la face cet automne. Cet automne j’ai grogné. Contre les journalistes, les éditorialistes, les chroniqueurs culturels (j’ai le goût de mettre des guillemets partout tellement je considère que la moitié d’entre eux ne méritent pas leur titre), les auteurs etc. J’ai grogné, j’ai ragé contre tout ce monde qui détient un pouvoir important, lourd de conséquences, parfois dangereux qui peut changer le monde, parfois même tuer : le pouvoir de la parole. Un pouvoir que l’on sacrifie à l’autel des cotes d’écoute, des chiffres de vente, du divertissement populaire. Et les auteurs sont les premiers que je blâme. Ceux de ma race, qui devraient être libres, qui ont le vaste champ des possibles inépuisables de la fiction pour exprimer l’essentiel, mais qui, au lieu de cela, s’embourbent dans la superficialité et l’insignifiance pour vendre des livres. Je ne considère pas que ce soit un crime de faire de l’argent, mais il faut tout de même s’interroger sur la manière d’en faire et si faire de l’argent nécessite le sacrifice de notre intégrité et bien oui, ça devient un crime. Je peste contre les entrevues d’artistes insignifiantes qui se penchent sur les détails croustillants de leur vie intime plutôt que sur l’essentiel de leur démarche (quand ils en ont une), je peste contre les livres insipides qui font l’éloge d’une séance de magasinage pour se consoler d’une peine d’amour, je peste contre les titres mensongers et racoleurs que l’on flanque au-dessus d’un article pour hameçonner les lecteurs, je peste contre les œuvres qui nivellent par la base et prennent les gens pour des cons.

J’entends déjà les argumentaires me martelant en réponse qu’il faut de la légèreté parfois dans la vie et que toute œuvre n’a pas le devoir d’être profonde et intense. Et je ne peux que m’incliner devant un tel plaidoyer. Mais encore faudrait-il que légèreté rime avec authenticité et qu’on ne la confonde pas avec l’insignifiance.

Et là je vous ressors ce cher mot, «drabe» et pas très sexy : nous avons une responsabilité. Nous, tous ceux qu’on lit ou écoute. Tous ceux qui ont une tribune pour s’exprimer, à qui on offre la possibilité de diffuser une pensée, un message, avons la responsabilité d’être intègres avec le public, de parler à leur intelligence et de respecter la vérité, la vie. L’essentiel. Et pour ceux qui me ressortiront l’argument de la légèreté pour justifier certains torchons de la littérature populaire (et je veux que ce soit clair, je ne considère pas tous les livres de la littérature populaire comme des torchons, loin de là, nombreux sont des perles porteurs de messages essentiels et de lumière) je répondrai que je ne vois pas en quoi faire l’apogée de la surconsommation et de l’endettement (ici je me réfère à certains ouvrages de la fameuse chick lits) peut être synonyme de légèreté. De grâce, respecter vos lecteurs, vos auditeurs, vos téléspectateurs. De grâce respectez vos sujets!

Sortez vos pantalons bruns et vos chemises bleues. Et même si ce n’est pas très séduisant au premier abord : soyez responsables. Vous y perdrez peut-être un peu au change, mais l’humanité en ressortira gagnante.

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