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Avertissement : ce billet, comme la plupart des billets qui se retrouvent sur ce blogue, risque de finir par un éloge du moment présent, de la capacité de voir la beauté et la lumière qui se glissent par les fentes de tout ce qui est fissuré (humains et pots à fleur confondus), de l’importance d’être mus par l’amour et il y aura sûrement un moment tendre à propos d’un chien, d’un chat, d’une mouche ou d’une fleur, bref un cossin fragile et attendrissant. Ou pas.

L’autre jour mon char est tombé en rack pour la – je réfléchis pour ne pas exagérer – quatrième fois cette année. C’était la dernière. La transmission de Margot a lâché, ses vieux muscles fatigués ne pouvaient plus supporter les soixante quelques kilomètres qui me séparent de la trépidante Rimouski – en passant j’ai des tires d’hiver à vendre, flambant neufs, j’ai dû faire soixante kilomètres avec… ahaha! C’est pour dire le temps que ça lui a pris entre la dernière fois qu’elle est allée au garage et son ultime tombage en rack.  Bref. Il a fallu que j’aille au garage vider ma voiture. Margot était à la fois un costumier, une garde-robe, une bibliothèque, un rack à CD, un cellier (de bouteilles vides), un cabanon et une machine à voyager dans le temps (jusqu’en 2002 mettons). Pas pire pour une Hyundai accent! Ma mère préférait le terme «poubelle». Elle avait tout faux puisqu’il a fallu que j’aille vider mon carrosse avant de l’envoyer à la scrap. Margot contenait de nombreux trésors. Comme les dépotoirs, me direz-vous. Ok! Ok! Ok! Mais moi je ne les ai pas jetés. Toujours est-il que j’y ai retrouvé un châle qui avait appartenu à ma grand-mère paternelle, qu’elle avait confectionné elle-même au crochet. Châle qui m’avait valu les quolibets d’un de mes grands amis lorsque j’étais venue me réinstaller à la campagne et que j’aimais à le porter. Il se payait ma gueule en me disant que j’allais finir vieille fille dans mon rang, à lancer des patates aux chars qui passent. J’avoue que j’ai déjà lancé une patate dans le front de mon ex une fois, mais c’était parce qu’il me l’avait demandé et il n’était pas en char.

Je l’aime mon châle bon.

Toujours est-il que j’ai été obligée de changer de char. Je roule en Yaris blanche 2012. Manuelle, pis je stalle sur les lumières en paniquant. Le monde me demande si je suis contente de mon char. Elle répond à mes trois critères de base : elle roule. Oui je suis contente de mon char. Même si ça va être mon char à proprement parler dans 30 ans. Oui j’exagère un peu, j’aime ça exagérer ça met du piquant.

Ok, si on fait un topo rapide (parce qu’il va ben falloir que je ferme la boucle un moment donné pour justifier mon titre) : je vis dans un rang (à 60 km de la ville où je travaille), dans une région, j’ai un char neuf, mais c’est pas voulu, je porte parfois le châle, j’ai un jardin, j’écris des livres (un à date, mais je  me projette dans l’avenir c’est important pour prévenir la dépression), je ne suis pas tellement à la mode même si je suis coquette, je fais de la radio communautaire (une fois par semaine), de la télé communautaire (une fois par année), de la mise en scène au théâtre, j’anime des shows littéraires, je fais du slam, je suis agente de développement pour une OSBL en spectacle littéraire, je n’ai pas le don d’ubiquité et je n’ai jamais réussi à convaincre le diable de me donner 24 heures de plus dans une journée en échange de mon âme, il a ben trop de fun à me regarder me démarder l’écoeurant!

J’écris des histoires de lumière, de jardins, de bebittes, pis d’êtres humains un peu tous croches, mais beaux dans leur crocherie. Je n’ai jamais essayé d’être originale, je ne me suis jamais cherché un style pis j’ai pas envie que mes textes soient de beaux objets intelligents. Quand je m’assoie devant mon ordinateur (ouf! au moins je n’écris pas avec une plume et un encrier!) la seule question que je me pose c’est «comment je pourrais raconter cette histoire avec amour et intégrité, comment je pourrais rendre la vie aussi belle et singulière pour le lecteur, qu’elle l’est à mes yeux?»

Quand je me demande ce qu’il faudrait pour que l’on vive dans un monde meilleur, je me dis qu’on devrait tous pouvoir faire un petit jardin, désosser un poulet (oui c’est dégueulasse, mais c’est important, parce qu’avec la carcasse tu peux te faire du bouillon, pis que ton poulet te coûte deux fois moins cher quand tu l’achètes entier), faire son propre pain, aller chercher son bois dans la «chède» pour respirer les étoiles en passant et voir l’horizon. D’aucuns me répondront que dans le monde où l’on vit, nous n’avons plus le temps ou l’espace pour accomplir ces petits gestes tout simples qui redonnent du sens. Ils auront raison. Mais justement, il me semble que ça n’a pas de bon sens!

J’ai pris la décision de rester en région pour défendre et préserver un mode de vie et un milieu qui portent, selon moi, les clefs de notre avenir collectif. Pour le meilleur et pour le pire, j’habite une campagne à la beauté si poignante et vaste que ça fait presque mal à regarder. Mon éloignement me coûte parfois très cher, surtout lorsqu’il s’agit de promouvoir un livre et une carrière qui dépendent de l’intérêt de la «grand ville» et de ses millions de lecteurs potentiels ou critiques littéraires pour s’envoler (by the way je serai au Salon du livre de Montréal pour des séances de dédicaces au kiosque de Leméac jeudi le 15 de 18h à 19h et vendredi le 16 de 19h à 20h). Je reste ici pour construire mon monde à petits pas. Parce que j’ai compris depuis longtemps que le bonheur individuel et collectif ça demande des efforts, de la réflexion et du temps.

J’aurais aimé ça faire de la chick lits pour payer mon char plutôt que de courir comme une poule pas de tête entre mes 40 000 jobs. Je le sais que j’ai toutes les aptitudes nécessaires pour en écrire. Au nombre de fois que j’me suis plantée en public à cause de mes talons hauts, j’aurais au moins quatre tomes à remplir. Mais j’suis pas capable. Y’a un esti de fil invisible qui me tire l’âme; un fil ben solide, un genre d’alliage de métaux indestructibles : l’intégrité, l’amour pis l’obstination.

Je reste ici. Je crois en ce que je fais. Je sais pourquoi je le fais.

Mais la question fondamentale que je me pose à tous les jours c’est : Suis-je intemporelle ou surannée? J’suis tu un vieux divan lette, brun avec des fleurs oranges pis des brûlures de cigarette ou une superbe causeuse vintage qui ne se démodera jamais?

P.S. Je m’excuse pour les parenthèses et l’aberrante longueur de ce texte, mais comme j’avais pas écrit depuis septembre, j’ai pas pu empêcher les idées de sortir de partout.

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