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–          Isa! Regarde ce que j’ai trouvé!

Tu cours vers moi en brandissant un minuscule crabe qui gigote encore. Tu te jettes à genoux devant les douves de notre château de sable et tu le déposes sur le pont levis. Il tente de s’enfuir, mais ses gestes sont lents, comme s’il était déjà faible. Sa carapace est amochée.

–          Je l’ai volé à un goéland!

Tu aurais mieux fait de le lui laisser. Il aurait souffert moins longtemps. On m’a déjà dit que les crustacés ne ressentent pas la douleur. Pourtant, cette bête à l’agonie, abandonnée au milieu de notre royaume, me fait pitié.

–          Je pense qu’il n’a pas grands chances de survivre ton crabe ma poulette. Tu devrais aller le reporter dans la mer.

–          On pourrait le soigner. Pis ça pourrait être notre roi!

–          Ben, je sais pas trop comment ça se soigne un crabe ma cocotte.

–          On va lui mettre un pansement!

Aussitôt tu te lèves et cours vers une flaque d’eau d’où tu extirpes une algue que tu déchires avec tes petits doigts. Puis tu colles le morceau sur le dos du crabe qui continue de ramper pour fuir sa nouvelle garde malade. J’ai pitié de lui. Il doit être tellement effrayé.

–          Ramène-le dans sa maison Viviane.

–          Elle est où sa maison?

–          Dans la mer.

–          Mais où dans la mer?

–          Je sais pas Viviane, t’as juste à le mettre dans l’eau, il va se souvenir du chemin tout seul!

–          Est-ce qu’il va mourir?

–          Ben non Vivi, ses amis vont prendre soin de lui pis ils vont l’emmener à l’hôpital des crabes.

Tes immenses yeux noisette me scrutent un instant comme si tu doutais de mes paroles. Puis, tu glisses avec délicatesse tes fines mains brunies par le soleil sous l’animal et tu le soulèves. Au milieu de tes deux paumes réunies, la bête bouge à peine. Comme si elle était résignée ou trop faible. Pendant que tu t’éloignes, je répare le pont levis qui s’est effondré. La marée monte. Il n’y aura bientôt plus de château.

Je redresse la tête et je mets ma main en visière au-dessus de mes yeux pour te regarder pendant que tu te penches pour déposer le crabe dans l’eau. Ta silhouette se découpe en contre-jour dans la lumière du soleil couchant. Petite guerrière! T’es long cheveux noirs sont emmêlés et parsemés de sable et de morceaux d’algues. Tu portes un maillot de bain marine. Le moins féminin possible. Pour toi, pas de jupettes roses ou de petites fleurs. Tu préfères les vêtements de garçons avec des têtes de mort comme sur les drapeaux de pirates. Quand ta mère m’a demandé d’être ta marraine, je me réjouissais d’avance en pensant à toutes les robes et les poupées que j’allais t’offrir. Au lieu de cela je joue au soccer et je lance des galets dans l’eau pour faire des bonds. Tu te retournes et me souris. Puis tu te relèves et sautes, pieds nus, de rocher en rocher pour me rejoindre.

–          Vivi fait attenti…

Trop tard. Impuissante, je te vois chuter et à la seconde où ton corps touche le sol, le mien se dresse pour aller te rejoindre. Je cours vers toi.

–          Es-tu correcte Viviane?!

Penchée sur ton pied droit, tes cheveux cachant ton visage, tu sanglotes.

–          Montre-moi ton pied ma chouette.

Tu hésites à m’abandonner le membre blessé que tu recouvres de tes mains méfiantes. Pour te rassurer, je replace derrière ton oreille une mèche en accroche-cœur qui tombait devant tes yeux et je te caresse la joue du revers de l’index. Puis je m’accroupis devant toi et je soulève tes mains pour pouvoir observer ton pied. Une entaille en traverse la plante sur presque toute la largeur. Il y a beaucoup de sang, mais je ne crois pas que ce soit trop grave.

–          Tu as dû marcher sur un coquillage ou un morceau de vitre. Viens, on va aller soigner ça au chalet.

Je m’approche de toi pour te soulever. Tu entoures mes épaules de tes minces bras hâlés. Je te hisse vers moi et tu accroches tes jambes autour de mes hanches. Dans peu de temps, tu seras trop grande pour que j’arrive à te porter. Je sens dans mon cou tes petites joues humides de larmes. J’appuie ma tête contre la tienne pour t’apaiser.

Dès que nous arrivons à proximité du chalet, ta mère vient te cueillir dans mes bras pour t’emmener à l’intérieur.

–          Qu’est-ce qui s’est passé?

–          La p’tite a marché sur quelque chose de coupant. Elle saigne mais ça n’a pas l’air profond.

–          Ok, on va aller arranger ça.

–          Attends.

Je m’approche de ton oreille.

–          Vivi, marraine Isa va allumer un beau feu de grève et quand tu vas ressortir du chalet on va faire griller des guimauves pis des saucisses.

Tu hoches la tête et pendant que ta mère te ramène au chalet, je crois discerner à travers tes mèches, l’amorce d’un sourire.

***

Tu es blottie dans mes bras depuis plus d’une heure. Le feu s’affaiblit. Je ne peux pas me lever pour l’alimenter. Ta mère, comme si elle m’avait entendue penser, se dirige vers les bûches et en ramasse quelques-unes qu’elle jette dans les flammes. Tu soulèves la tête pour regarder les étincelles puis tu la reposes contre mon épaule. Ton petit pied bandé dépasse de la couverture qui nous recouvre toutes les deux. Tu as eu plus de peur que de mal, mais tout de même, je déteste te voir souffrir. Je déteste l’idée que ta peau fragile ait été abîmée. Je penche la tête pour observer ton beau visage. Tes longs cils papillotent. Tu es sur le point de t’assoupir. C’est pendant leur sommeil que les enfants grandissent; à leur insu. Un jour, j’ignore lequel, tu t’endormiras dans mes bras pour la dernière fois. Ce jour-là, je n’en aurai pas conscience, mais je protègerai pour un ultime moment cet instant précieux où tu bascules dans le monde des rêves.

Tes paupières se ferment. Ta bouche, en accroche-cœur comme tes cheveux, s’entrouvre. Ta respiration ralentit et adopte le même rythme que les vagues qui se brisent sur la grève. J’ai le cœur lourd, mélancolique. Aujourd’hui, la certitude que tu vas vieillir s’est installée sous mes côtes.

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