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Très cher frère, ami, amant, âme sœur, ancien amour,

Où es-tu?

Certains m’affirment que tu as été interné, d’autres que tu es mort dans un accident de voiture, que tu m’as quittée pour une autre femme, que tu es parti faire le tour du monde, ou simplement à la chasse sur l’Île d’Anticosti pour une toute petite semaine, que tu te lances en politique, que tu cuisines pour les autres dans une ville lointaine, que tu as failli mourir d’un infarctus, que tu es devenu une femme, ou que tu es ici, devant moi.

Je sais que tout cela est vrai. Pourtant, on attend de moi que je n’accepte qu’une seule de ces réponses.

Hier un homme m’a parlé du langage. Pas seulement à moi, mais à moi au milieu des autres. Si je te dis qu’il m’a parlé, c’est que je sais que personne n’a compris comme moi et que moi je n’ai compris comme personne. Il a dit que la poésie était un acte de foi. Une révolte contre une part de soi-même, de sa propre langue, de ce contre quoi on voudrait se construire, mais qui vit en nous. C’est pour ça que je préfère écrire pour dire ce qui est secret, précieux et noué. La parole est trop empressée et parfois je laisse échapper des coups de matraques ou des flaques de goudrons à travers les bourgeons, le vent et les oiseaux.

Je sais que si je parle trop vite, je risque de fendre le front d’un enfant vêtu de rouge.

J’ai reçu des fleurs en pot. Des orchidées. Quelqu’un est entré et les a déposées sur la table pendant que je pleurais mes nouvelles rides de joie. Je ne sais pas comment en prendre soin. Je ne veux plus chercher les réponses dans l’écran qui se dresse entre nous. Je voudrais que tu te tiennes à côté de moi et que tu m’expliques comment m’occuper des fleurs. Pour que mon corps reçoive le tien par l’entremise de ton souffle. Parce que je désire si fort sentir ton sang battre dans le mien. Mais je préfère rester seule.

J’ai décidé de laisser pousser ma barbe, je n’en pouvais plus de cette peau douce à la garçonne. Je sais à quel point tu aimes les effluves qui s’en dégagent. La dernière fois que nous avons fait l’amour, ne l’as-tu pas caressée tendrement avec ton sexe, alors que moi, je goûtais tes mamelons?

Où es-tu mon amour, pendant que les vieillards descendent dans les rues pour dévorer la moelle des enfants qu’ils ont nourris? Je voudrais te faire des douzaines de bébés que nous laisserons courir nus. Que nous réprimanderons s’ils sont trop droits et silencieux. Des enfants sauvages qui planteront leurs dents dans ceux qu’ils aiment pour les réveiller de leur torpeur. Je te ferai des douzaines de marmots qui mangerons toutes mes crêpes et qui porteront l’étendard du chaos. Car on sait que la nature redouble de vigueur après les ravages d’un incendie.

Mais pourquoi insistes-tu autant? Je ne garderai pas ce fœtus qui pousse contre mes flancs. Tu sais que je n’ai jamais voulu d’une famille. Je ne veux pas que l’offense des générations déforme mon corps. Je refuse de porter les jolies chaines que tu m’offres, même si tu les as déposées dans un écrin. Je suis trop sauvage. Je t’abandonnerai avec notre progéniture, mon bel hippocampe. Je voudrais que tu l’appelles Estéban, en souvenir de sa mère. Accoucher d’un être humain est aussi affolant que de parler.

Et celui que je mettrais au monde risquerait de fendre le front d’un enfant vêtu de rouge.

Toi et moi, nous n’avons jamais fait l’amour et ça me terrorise. Je suis vierge tu sais? J’ai accueilli entre mes cuisses les sexes de milliers d’hommes, mais je suis vierge et j’ai peur de mourir sans avoir senti ton rythme. Pourtant je sais que si je couche avec toi, je ne pourrai jamais revenir à cet état de pureté originel qui souille mes espoirs de liberté.

Aristophane dit que les dieux nous ont séparés pour nous punir, mais il a été dupé. Les dieux nous ont détournés de nous-mêmes pour que nous ne puissions plus nous voir. Comme le rocher de Sisyphe qui dévale la pente, comme le foie de Prométhée qui repousse à chaque jour, nous cherchons sans relâche à l’extérieur de nous ce que nous avons toujours porté.

Où es-tu mon amour? Tu sais que je me divise dès que j’ouvre la fenêtre? Si je continue d’être multiple sans me choisir absolue, j’ai peur de m’enfermer dans un cachot ou de me torturer à mort. Si ma parole refuse une unique vérité, j’ai peur de m’arracher la langue pour me forcer à me taire.

Je m’effraie mon amour, parce que je n’arrive pas à choisir qui je suis et j’ai le souffle coupé devant tant de beauté.

À toi pour toujours, mais jamais tienne.

Ta sœur, amante, amie, ancienne amoureuse, âme sœur.

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