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Ayant eu une formation en théâtre, je l’ai lu plus d’une fois. Je l’ai vu jouer aussi. Je détestais cette pièce. Pour moi «On ne badine pas avec l’amour» de Musset et «Deux tangos pour toute une vie» de Marie Laberge avaient droit à un égal niveau de haine. Une haine viscérale. Avec un peu de recul, je réalise que ces deux pièces portent sur les mêmes sujets : l’amour, sa durée, son intensité, la désillusion, le renoncement. Pour faire une histoire courte, «On ne badine pas avec l’amour» raconte l’histoire d’une jeune fille qui renonce à marier l’homme qu’elle aime et choisit plutôt la vie de none parce que les sœurs qu’elle a côtoyées au couvent l’ont désillusionnée à propos de l’amour. «Deux tangos pour toute une vie» quant à elle, relate la vie d’une femme qui n’est plus heureuse dans son mariage et vit une brûlante passion avec un collègue de son mari, mais décide de rester dans son ménage parce qu’elle est enceinte.

Ce soir, en préparant un atelier, je me suis replongée dans la pièce de Musset (Laberge attendra, je n’ai pas encore ramassé assez de courage pour me retaper deux monuments de désillusion dans une même soirée). En lisant la fameuse scène où Camille explique à Perdican pourquoi elle ne veut pas l’épouser, je ne sais pas si c’est ma trentaine et/ou l’immense et douloureuse rupture qui en marqué le début, mais il m’a semblé que l’œuvre de Musset venait de s’enrichir d’une deuxième, voire d’une troisième couche de sens. Et, croyez-le ou non, je me suis offert le plaisir de lire quelques répliques à voix haute, j’ai frissonné et j’ai trouvé ça beau. Mais le choc est venu quand j’ai réalisé une chose assez troublante…

Je me suis identifiée au personnage de Perdican.

Même si une petite princesse naïve et agonisante continuait de hurler en moi, toute mon empathie s’est dirigée vers le personnage réaliste, un tantinet désillusionné du jeune premier. Puis, je me suis dit : «Mais c’est terrible! En 2012, malgré l’apparente libération de la femme, même si nous travaillons, sommes indépendantes, allons à l’école, sommes libres de nos allers et venus, les mêmes idées et images aliénantes continuent de gouverner nos esprits et nos cœurs que celles qui hantaient la pauvre Camille en 1835.» L’illusion de l’amour idéal, de cet ultime rencontre qui nous ferait nous sentir entières enfin. Cet immense besoin d’être reconnues par l’autre, de se refléter en lui pour nous prouver que nous sommes uniques. Et puis bang! Un jour ça pète de partout et en se reconstruisant on réalise qu’il y a tout un tas d’amours possibles, qu’on a l’embarras du choix et c’est l’égarement, la perte de sens.

Si, au bout du compte, notre vie ne se résumait pas en cette quête d’absolu, où allons-nous, à quoi servons-nous?

Peut-être au fond, que comme Camille, nous ferions mieux de nous tourner vers autre chose pour nous donner la foi. Ce qu’il y a de bien c’est qu’au moins, aujourd’hui, nous n’avons pas à nous cloitrer ni à choisir un seul Dieu pour unique amour. Nous pouvons nous permettre d’être polythéistes et frivoles!

Ainsi je crois en ma passion d’écrire, mais aussi en celles de jardiner, de slamer, et aucune de ces joies instigatrices de sens n’exigent de moi que je renonce à l’amour. Et si cet amour venait à se tarir, ce qu’il y a de merveilleux, c’est qu’il y en aura d’autres. Bref, il est important de garder en tête, que parfois même les immenses déceptions nous gratifient de la liberté nécessaire à notre total épanouissement.

Ce soir, en lisant on ne badine pas avec l’amour, j’ai eu envie de lancer cette phrase à certains des hommes que j’ai aimés : «Merci de m’avoir dit «Je ne t’aime plus». Et à ceux pour qui je suis celle qui a prononcé ces mots douloureux, merci d’avoir voulu vivre avec moi, pour un moment, sous le même éclairage. Chacun d’entre vous, m’aura donné, à sa façon ce qu’il me faut pour me reconnaître entière et m’aimer.

Je vous laisse sur cette merveilleuse réplique de Perdican, celle qui a fait se dresser le poil de mes avant-bras ce soir :

«Adieu, Camille, retourne à ton couvent, et lorsqu’on te fera de ces récits hideux qui t’ont empoisonnée, réponds ce que je vais te dire : Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées; le monde n’est qu’un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange; mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et on se dit : J’ai souffert souvent, je me  suis trompé quelquefois; mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui.»

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