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Hier. En fin d’avant-midi. Contre toute attente. J’ai terminé la première version de la mise en forme de mon recueil de nouvelles. De récits autofictionnels. De proses brèves. De textes. Je ne veux pas les nommer. Une citation de Woolf et une conférence de Diane-Monique Daviau m’incitent à me méfier des noms, des catégories, des genres. Les mots sont parfois des barrières qui restreignent le sens. Je sais qu’une telle phrase peut paraître bizarre lorsqu’issue d’une auteure, mais je place le sens au-delà des mots. S’il pouvait se passer d’eux, alors je crois que je n’écrirais pas. En fait, il peut certainement s’en passer, mais c’est moi qui ne voit pas encore comment.

Dire ce que sera un livre avant que le lecteur n’ait pu le découvrir par lui-même, c’est déjà amputer le livre d’une partie du sens qu’il aurait pu avoir. Ou pire c’est lui en donner un qui ne lui correspond pas. Un de mes plus grands plaisirs est d’acheter un livre sans trop savoir de quoi il s’agit. Souvent, je l’ouvre au hasard, je lis quelques lignes et elles suffisent à me convaincre. La première phrase aussi peut-être un incitatif. Bref, c’est le texte, et non tous les étiquettes qu’on lui colle, qui me révèle ce que je dois savoir.

Alors, cette chose que j’ai écrite, appelons-la : livre.

Ceci était une énorme parenthèse pour annoncer que la première version du livre est faite. J’ai dû l’amorcer lorsque j’ai entrepris la rédaction du premier texte qu’il contient à l’été 2009. Non. En fait, je l’ai amorcé, lorsqu’en 2009, je me suis mise à voir la vie autrement. Avec l’œil de quelqu’un qui veut la recevoir et la rendre. Mais il a vraiment commencé à exister, lorsqu’en février dernier, un homme dont j’admire l’œuvre, la pensée et j’oserais dire la manière de définir le sens de l’existence humaine m’a dit : «Vous devez penser à un livre». Je n’avais, comme point de départ, que quatre ou cinq nouvelles auxquelles je croyais plus ou moins, mais dans ma tête venait de naitre un projet. J’ai toujours su ce que j’avais besoin de dire, mais sans projet, pas de texte. Enfin, oui, des pages et des pages de textes, de fragments accumulés depuis plus de sept ans sur une base régulière. Malheureusement, étant une femme lucide et perspicace, je sais bien qu’on ne publie que les fragments des auteurs ayant franchi le cap de la cinquantaine et bénéficiant d’un large succès d’estime (j’exagère, je sais, mais c’est pour rigoler).

Pendant tout le printemps et l’été, le texte s’est mis à m’habiter, même lorsque je n’étais pas en période de rédaction, j’y pensais constamment, je voyais partout des idées d’histoires. J’ai appris beaucoup de choses : que j’écrirai toute ma vie quoiqu’il advienne, qu’il faut être libre pour créer, qu’il faut du courage pour écrire en toute intégrité, que tout ce qu’on écrit peut servir, que retravailler le texte fait parti du travail de création et peut être aussi gratifiant que le premier jet, que j’ai besoin d’écrire pour être heureuse, que très bientôt il me faudra plus de temps.

Je suis ce genre de personne qui travaille sans se regarder travailler. J’ouvre sans cesse mes textes, je les lis, les relis, les corrige à temps perdu. C’est comme ça que le livre est né. J’ai ouvert un document que j’ai intitulé recueil tout en continuant d’écrire et de peaufiner des textes. Dans ce document, j’ai pris des notes, sur chaque élément qui avait un potentiel. Chaque fois que j’avais un moment de libre, j’ouvrais le fichier «recueil», puis, mardi soir, devant seize morceaux choisis, je me suis dit : voilà, ce sont ces textes. Sans me voir venir, je leur ai trouvé un ordre et je les ai entrecoupés de brefs polaroïds de la vie humaine, puis, en les copiant les uns derrières les autres dans le document, j’ai tout relu et tout recorrigé. Ça n’est pas parfait, ça ne le sera jamais et c’est bien ainsi. Mais c’est satisfaisant.

J’ai travaillé mardi très tard, mercredi je me suis réveillée à la première heure parce que ça occupait tout mon esprit. J’ai fait du café et j’ai planché. Je refusais de me pencher sur autre chose. Ça me prenait toute entière. Puis, à onze heures, sans crier gare, j’ai eu la surprise de constater que la première version du livre était finie et que c’était comme ça qu’elle devait être envoyée. Tout d’un coup, ça m’a envahi. Une telle émotion. Une immense fierté, d’avoir fini un texte. Après plus de dix ans à écrire sans vraiment m’en donner la permission, j’étais là, devant un résultat. Enfin.

J’ai envoyé le tout à qui de droit. Je l’ai imprimé pour pouvoir le tenir dans mes mains. Puis je me suis sentie un peu vide.

Pas longtemps.

En m’en allant vers Rimouski ce jour là, j’ai réalisé pour la première fois à quel point les nuances de couleurs des feuilles de rosiers sauvages étaient magnifiques à l’automne. J’ai été heureuse de constater que je voyais cela pour la première fois. Je me suis dit, que si je découvrais encore des choses aussi extraordinaires à trente et un an, ma vie ne manquerait pas d’être palpitante et savoureuse!

Écrire me permet de voir le monde avec un regard neuf, sans cesse émerveillé et ébahi. Un regard pour lequel, chaque infime détail est singulier et précieux. Je me souviens encore de cette envolée de feuilles mortes de plus de soixante-quinze pieds que j’avais aperçue au coin du Parc Lafontaine en 2005. Pendant un infime instant, j’avais cru en Dieu.

Dans ma maison aux murs en bois de cèdre, il y a un chien et un chat aux regards ennuyés, des papiers et des vêtements qui trainent partout sur le plancher, un foyer qu’il est inutile d’allumer parce que l’automne est trop chaud, des livres et de la poussière sur tous les meubles, des plantes qui se meurent d’oubli. Un intérieur négligé. Mais moi, j’y vois de la poésie.

Mercredi matin, lorsque j’ai compris que la première version du livre était finie, je me suis sentie fragile.

Je ne sais pas pourquoi.

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