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« L’impro c’est comme une fille que tu dragues dans un bar. Il n’y a pas de conséquences. Si tu ne l’intéresses pas, tu ne t’en fais pas plus que ça, tu te retournes et tu en dragues une autre. Le Slam, c’est comme une fille que tu aimes en secret depuis longtemps. Lorsque tu décides de lui avouer ton amour, c’est un moment que tu as choisi, que tu ne veux pas rater, un moment puissant. »
C’est à peu près ce qu’a dit Ivy lorsque, tous attablés au Lion d’Or avant la deuxième soirée du grand Slam, moi et un ami improvisateur nous nous sommes demandés pourquoi nous avions tant le trac avant le Slam et si peu avant l’impro.
Je me suis exclamée : « C’est ça! C’est exactement ça! » Sauf qu’il y a une différence, je ne suis jamais arrivée à avouer aucun de mes amours secrets. Je les garde bien tassés à l’intérieur, étouffés, prisonniers de ma fragilité en attendant qu’eux viennent vers moi. Pas assez de courage.
Alors que pour le Slam, je réunis assez d’audace pour dire des choses que je n’aurais jamais osé imaginer pouvoir dire. Pourquoi je garde les amours et je lance les textes? Parce que la foule me fait 1000 fois moins peur que l’Autre. Ses yeux rivés dans les miens, sa présence qui me donne les mains moites et la peur de le perdre. On ne peut pas perdre la foule, on peut perdre l’autre. Qui sait, peut-être un jour arriverai-je à slamer mes amours secrets!
Enfin… Bref, il y a dans le slam, cette urgence, ce puissant besoin de déclarer ce texte que l’on porte en soi, comme un amour précieux. Il y a dans le Slam, un aveu de fragilité, un don de soi, de ce que l’on a créé qui nous rend vulnérables.
Je sais que certains voient dans le Slam le paradis de la rime plate et des jeux de mots faciles. Mais il suffit de slamer pour voir que c’est beaucoup plus que cela. Le Slam est un art où le poète se jette dans l’arène avec humilité pour rendre la poésie au public. Le Slam est un art de l’interprétation. Au Lion d’Or, j’ai vu des gens de tous âges, issus de tous les milieux, s’approprier leur langue, la faire passer par leur corps pour la donner à la foule. Des gens qui portaient leurs poèmes et les lançaient dans un acte de total abandon. Assise devant la scène, j’ai pleuré, j’ai ri, je me suis exclamée, j’ai frissonné, j’ai hurlé!
Sur le chemin du retour vers Rimouski, je me suis rendue compte que j’avais ça dans la peau, le Slam et que je slamais déjà bien avant d’entendre parler du Slam.
À onze ans, lorsque je participais au concours d’art oratoire de ma région en disant de la prose poétique écrite de ma main, je slamais. Non, je ne faisais pas des exposés sur la vie des bécasses en marais salé, moi je slamais. À 17 ans lorsque j’ai participé à la finale locale de Cégep en spectacle en récitant des poèmes bizarres, je slamais. Non, je ne chantais pas « le plus fort c’est mon père » a capella, moi je slamais.
Le Slam c’est un poème qui doit impérativement passer par le corps du poète pour exister.
Si le livre est un tombeau à textes, le Slam est un texte sans tombeau.*

*Inspiré d’une conversation avec Jean-Simon Desrochers où il me disait que les livres sont des tombeaux à textes, parce qu’une fois que le texte a été imprimé dans un livre on ne peut plus le changer. Sa forme est figée.

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