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Je lis quelques lignes de Virginia Woolf et il en ressort des dizaines de questions.

Oui il en ressort des dizaines de questions.

J’ai beau fanfaronner dans mes essais littéraires. N’empêche que je n’ai pas la moindre idée de la raison pour laquelle j’écris (quoique j’ai parfois l’intuition qu’elle est venue simplement avec ma naissance, comme une option intégrée dans un véhicule). Hier, je disais à Kateri à propos de Karrick, et le pensais sincèrement, qu’il faut avoir du culot pour choisir d’écrire. D’abord il faut avoir quelque chose à dire. Ensuite, il faut être persuadé que ce quelque chose vaut que les autres le lisent. Puis il faut avoir encore assez de force et de conviction pour convaincre les autres de lire ce quelque chose. Et ce quelque chose, quel est-il? Et c’est ici que je pousse la prétention à son extrême degré, c’est une chose dont nous avons l’impression d’être les uniques ou les rares porteurs, une chose dont nous sommes convaincus que si elle est comprise, elle sauvera l’humanité ou à tout le moins qu’elle améliorera son sort. Donc, si nous arrivons à dire cette chose. Si jamais elle finit par être assimilée par tous. Il ne nous restera plus qu’à arrêter d’écrire. Il ne nous restera plus qu’à être heureux dans un monde parfait. Un monde à l’image de cette chose que nous portons et n’arrivons pas à dire. «Je puise ma substance dans la face sombre de l’Humanité. Et j’en ressens une honte immense. Sans elle, je n’écrirais pas, je n’existerais pas. / Alice non plus. Bien que j’incarne la position de l’observateur, et elle, celle du créateur, nous sommes pareils, identiques. Elle cherche à inventer un monde qui manque.   Elle cherche à réinventer le monde, tel qu’elle voudrait qu’il soit. Beau. Merveilleux. S’il l’était déjà, elle le contemplerait. / J’écris pour me taire. J’écris pour qu’un jour il ne reste plus rien à écrire. Même si c’est une utopie.»[1] Pardonne-moi mon ami, j’ai été si longue à comprendre, dans toute ma vanité, je me suis demandé comment on pouvait vouloir écrire pour se taire, moi qui me bat pour avoir une voix, mais encore une fois, tu es arrivé à me décrire mieux que je ne l’aurais fait : «S’il l’était déjà, elle le contemplerait.[2]» Oui, si le monde était comme je voudrais qu’il soit, je n’aurais plus qu’à m’arrêter et être heureuse. Mais il ne l’est pas, loin de là. Alors j’écris.

Je porte en moi un monde utopique où les êtres humains ne tentent pas de tout tenir entre leurs mains jusqu’à l’étouffer. Où la peur et le pouvoir ne dominent plus le monde, mais plutôt l’acceptation et l’apaisement. Je touche parfois, du bout du cœur, ce sentiment de bien être, celui que j’appelle l’abandon au chaos. Ce n’est pas un sentiment qui annihile la tristesse, c’en est un qui l’accepte, sans se bagarrer, sans s’accrocher, sans s’acharner (et voilà que je renonce à l’un des mots que j’aime le plus : «l’acharnement»). Le bonheur, ça n’est pas la non-tristesse. Cela est impossible. Le bonheur serait plutôt, l’abandon à ce que nous ne contrôlons pas, comme la mort ou la fin d’un amour. Il ne faudrait pas saisir dans mon discours que nous ne devons pas nous indigner. Oui, il le faut, il faut se lever et se battre, il faut s’indigner afin de changer ce sur quoi nous avons un contrôle. Mais voilà, nous ne contrôlons pas tout. Le défi est d’arriver à le comprendre et l’accepter. Seigneur, j’ai l’impression d’écrire de la psycho pop! Bref, il y a cette chose vaste que je porte et que je voudrais dire.

Pourquoi je ne la dit pas une fois pour toute cette chose? Parce que je ne sais pas ce que c’est. Enfin, j’en ai une vague idée, mais jamais assez précise pour arriver à la dire de manière totale et d’en rendre la compréhension limpide pour chacun.

Lorsque je me penche sur mes textes de fiction, il m’arrive de ne pas faire le lien entre leur contenu et cette parole que je veux propager. Pourtant c’est faux. Mon idée tient toute entière dans chacun de mes textes parce qu’elle ne réside pas dans ce qui est dit, mais bien dans la manière de le dire. Je respecte mes personnages, j’essaie de les montrer dans leur singularité, dans leur multiplicité. J’essaie de rendre dans l’être humain, ce qui le rend complexe et irréductible. En portant attention aux choses et aux êtres, je veux écrire que tout n’est pas ce qu’il paraît être à la première opinion, mais qu’il faut s’arrêter, écouter et comprendre pour arriver ne serait-ce qu’à effleurer la complexité d’un caractère humain. Ce faisant je tente de montrer le temps et la finitude parce que la nécessité de porter attention et respect aux autres réside toute entière dans le caractère éphémère de nos vies. J’ai la chance ultime d’être ici et en vie et je dois goûter les autres et le monde dans leur infinie subtilité. Et il y a cette phrase de Cohen que Kateri m’a citée aux funérailles :

There is a crack, a crack in everything

That’s how the light gets in.[3]

Mais quelles sont les histoires? Le monde est vaste. L’expérience humaine multiple et impossible à cerner toute entière (c’est pourquoi j’écris d’ailleurs ne l’ai-je pas assez répété plus haut). De qui raconter l’histoire? Mon désarroi ne réside pas dans le manque d’idées, mais dans l’ampleur des possibles. Le problème pour un auteur n’est pas de trouver l’inspiration mais de faire des choix. Je reste aux aguets de ce moment de cristallisation qui aura lieu dans mon âme. J’observe et je cherche ces instants si chargés qu’ils sont saturés de l’essence de la vie. J’essaie de les attraper. Je brode autour pour créer une histoire. Comme une pierre qui ferait des bons dans l’eau, mon histoire se développe en cercles concentriques autour d’un nœud de vie.


[1] Karrick Tremblay, La beauté existe encore, Inédit.

[2] Ibid

[3] Léonard Cohen, Anthem

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