Mots-clefs

, , , , , ,

Toutes les raisons sont bonnes pour ne pas commencer à écrire. Téléphone à untel. Lis tel courriel. Faut j’parle à maman. Toutes sortes de raisons, bonnes ou mauvaises. Je sais une chose, je sais qu’écrire me détourne du monde des vivants. J’oublie mes responsabilités, je ne fais plus de ménage. Le chien soupire d’ennui. Le chat chie sur les divans. Osti d’Albatros! Ça doit bien faire deux semaines, qu’à part pour les slams, je n’ai pas écrit. J’ai peut-être garni mon journal d’entrées plus insipides les unes que les autres, mais je n’ai pas écrit. J’ai noté.

Dans la nuit de mardi à mercredi, j’ai fait une crise. Les gémissements. Les larmes. La douleur dans la poitrine. Puis, tout le reste de la semaine, je respire mal. Je me traite de tous les noms. Salope. Sans cœur, crisse de folle. Pour rien. Je sais que j’ai atteint de nouveau cet endroit qui me fait peur. J’ai l’impression d’avoir trop donné. Je n’arrive pas à me réserver cette foutue place dont mon père parlait. Un endroit en moi que je ne partagerais avec personne. J’ai dit, dans mon dernier essai, que c’était le lieu de l’écriture. Mais je réalise que l’écriture est, au contraire, une manière d’extraire encore plus mon essence et d’offrir le noyau même de ce que je suis. Totale. Quand j’ai pensé à tout ce que j’avais donné à ces gens au slam lundi. Je me suis sentie vidée. Dépouillée. Je n’arrive plus à tourner mon amour vers moi. C’est tout sec à l’intérieur. Alors, écrire, s’est mis à me faire peur. Pourtant, je sens bien que j’en ai besoin. Peut-être y retrouverai-je l’amour de moi? Celui par lequel je berce l’être humain que je porte, celui par lequel je le pardonne d’être imparfait.

Et c’est K, grâce à son mail où il m’envoie son texte sur une mouche, aujourd’hui, là, tout de suite, alors que la plume me glisse encore entre les doigts, qui arrive enfin à me redonner envie d’écrire. C’est sa mouche Calliope et le constat vers lequel elle le guide qui me redonnent le désir dont j’ai besoin. C’est son texte qui me rappelle soudain pourquoi j’écris : «Cette mouche est l’élément qui manque dans ma scène de repas, dans mon livre. La sensation du silence. L’insoutenable sensation du temps qui passe. Je l’ai compris au moment de sa perte, au moment ou ma voix venait corrompre l’instant poétique.[1]» Oui, cette mouche, c’est la mouche de Duras, c’est la phalène de Woolf, c’est mon abeille dans la nouvelle que je n’ai pas encore finie.

Le foutu Albatros reprend son envol. Il quitte la terre ferme. Et cet après-midi il volera.

 


[1] Tremblay, Karrick, CALLIPHORA (Calliope Metaphora)

Publicités