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Lorsque je suis la «grand’ligne» qui me mène à la maison, je croise les même choses. La «track» de chemin de fer où mon voisin est passé tout droit l’an passé. Il a eu de la chance, sa voiture a percuté le stop et ça lui a évité d’être happé par le train. Le deuxième rang où habitent les parents de ma grande amie. Son père est en phase terminale aujourd’hui. Je ne peux rien faire pour la protéger. Je ne peux pas empêcher son père de mourir. Il y a aussi le croisement du quatrième où le chemin fait des vagues. Parfois j’oublie de ralentir et j’ai peur de détruire le dessous de ma pauvre vieille «Margot» pour de bon. Juste après j’aperçois la pancarte de limite de vitesse. Le maximum 80 kilomètres heures, dont le 8 est criblé de coups de carabine à plomb. À l’est s’il fait jour, il y a les éoliennes qui ne tournent jamais à la même vitesse ou ne tournent pas du tout. S’il fait nuit, je ne vois que la lumière clignotante pour avertir les avions de la présence de ces immenses vire-vents. À travers les bois, quand je suis attentive, je devine la vieille cabane à sucre abandonnée. Là dernière fois que j’y suis allée, j’ai entendu un hibou sans le voir et j’ai été effrayée par le jappement ricaneur des coyotes. Puis, mon rang. Le seul avec une lumière au bout. Mon rang, l’un des points les plus haut de la «grand’ligne». Ce long chemin, toujours, que je parcours sous tous les cieux. Mais qui ne sera jamais le même. L’an prochain, je verrai ce raton laveur prisonnier à la cime d’un arbre. Dans cinq ans la vieille cabane à sucre se sera effondrée. Dans quelques mois, je croiserai le deuxième rang en pensant à la mère de ma grande amie, seule désormais. Et moi, je n’aurai jamais le même état d’esprit, jamais les mêmes pensées, ni les mêmes rêves. Et ce vieux chemin immuable et mouvant, continuera d’accueillir doucement mes retours à la maison. Tant que les vagues de la croisée du quatrième ne finissent pas par engouffrer ma pauvre vieille «Margot» pour de bon.

 

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