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Une conférence d’auteur, une heure de raquettes dans le bois derrière chez moi, trop de vin et de fromage et une conversation d’ivrognes à 5 heures du matin plus tard, j’ai besoin de parler de la perte de sens et de la création.

Mardi dernier, entendre cet auteur connu affirmer qu’il n’écrirait pas s’il n’était pas malheureux et que la seule chose qui le séparait du suicide c’était la littérature ne m’a pas, j’en ai bien peur, fait l’effet escompté. Je n’ai pas trouvé ça beau. Ni touchant. Ça m’a révoltée.

J’hésite. Parler du bonheur, de la souffrance et du sens de la vie humaine me plonge dans l’appréhension. C’est que j’ai peur. De réduire ces réseaux infiniment complexes de significations qui font notre existence. Je ne sais pas comment lui rendre justice. Je peux dire d’elle qu’elle est vaste. Multiple. Chaotique. Douloureusement belle.

J’ai connu la perte de sens, la souffrance. Je les ai fréquentées de trop près. Je ne pouvais pas écrire. Rien qu’à l’idée de revivre de telles ténèbres, j’ai la respiration coupée. Dès que je reconnais l’affleurement de cette impression que l’âme n’arrive plus à retrouver son souffle, j’ai envie de m’accrocher à tout ce qui peut donner de la lumière!

Lorsqu’on est souffrant, il fait trop noir. Un noir total. Il n’y a plus de possibles. Écrire a besoin du possible.

Je ne crois pas en ce malheur nécessaire pour créer. La lucidité peut exister sans la douleur. Il arrive qu’écrire fasse mal. J’y consens. Il arrive qu’écrire use et épuise. Mais pour avoir vécu une totale absence d’espoir, pour avoir, à force d’efforts surhumains, retrouvé la joie et le goût à la vie, je l’affirme ici haut et fort : être heureux demande du courage et un investissement de tous les instants. La proximité de la souffrance me fait si peur, qu’entendre cet auteur en parler comme d’un outil de création m’a hérissée. Nous avons reçu la vie sans la demander, nous devons la vivre par défaut, aussi bien en saisir les rennes et lui offrir en partage toute notre lumière. Il a dit que nous ne parlions pas assez du suicide et du malheur humain. C’est fou, mais, malgré ces deux heures de conférences tournant presqu’uniquement sur ces thèmes, je n’ai toujours pas l’impression d’en avoir parlé vraiment.

J’ai dû pousser très fort pour arriver à m’extirper ces quelques lignes sur la douleur. Ce texte, est, de loin, le plus impudique que j’ai publié ici. Exposer ma souffrance, c’est accepter de lever le rideau sur ce moment où j’ai été le plus près de moi-même, si proche que ça a rendu mon «je» presque insupportable.

Désolée Monsieur l’Auteur, vous étiez trop éloquent et je crois que parler du suicide et de la souffrance demande du silence.

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