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J’étais seule sur la plage. La petite presqu’île qui s’avançait dans la rivière Manicouagan juste à côté du camp St-Paul m’avait attirée tout le week-end. Mais les préparatifs du mariage de ma tante Marlène, les multiples conversations avec des membres de ma famille, les commissions en ville pour acheter la paire de souliers qui fit avec le kit, tout ça m’avait empêchée d’y aller. Après le traditionnel brunch du dimanche d’après noces, alors que tout le monde digérait en jasant dehors, je m’étais éclipsée pour explorer ce morceau de sable fin, surmonté par une dizaine de conifères et quelques touffes de plants de bleuets et de thé des bois.

Il y avait du soleil partout. Il faisait chaud. J’étais bien. Je me promenais pieds nus dans le sable en respirant la journée. J’essayais de la faire entrer si profond en moi qu’elle ne pourrait plus jamais en sortir. Je plissais les yeux pour voir le plus loin possible la rive de la rivière qui s’étirait vers le sud. J’avais très envie d’aller l’explorer, pieds nus, avec un sandwich au jambon, un carnet de notes et deux ou trois canettes de bière. Je partais pour Montréal dans deux heures. Mon oncle Alain et ma tante Claire m’avaient offert de monter avec eux jusqu’à Québec d’où je prendrais l’autobus pour la métropole. Je ne voulais pas y retourner. Je me retenais pour ne pas pleurer. J’avais les pieds dans l’eau.

C’était une journée d’automne brûlante… De ces journées d’automne trompeuses qui parviennent presque à nous persuader que l’été ne finira jamais. De ces journées où le temps n’existe plus; où même si l’imminence d’un départ nous tire vers le réel, quelque chose de sournois dans l’air que l’on respire, comme une drogue, nous convainc que nous resterons dans ce moment pour toujours… Comme si nous ressentions pour un instant fugace l’intelligence de ce que pourrait être l’éternité.

En relevant la tête, j’avais aperçu Nathalie qui venait me rejoindre… Blonde et belle Nathalie. Une femme magnifique aux longs cheveux bouclés; californienne d’adoption. Elle ressemblait à Michel Pfeiffer, mais en plus belle. De deux ans mon ainée, elle était la fille de ma marraine Andrée, la sœur de maman. Elle s’était avancée vers moi en me faisant son sourire de frondeuse. Elle avait attrapé mon bras, l’avait glissé sous le sien et m’avait entraînée avec elle pour flâner, nos orteils nus dans les vagues. Après quelques minutes de silence, elle me lançait son traditionnel :

– Comment ça va Steff?

– Aaah ça va, ça va Nath, mais j’pense que ça m’tente pus de retourner à Montréal…

– Pourquoi ma chérie?

– Je sais pas… Tsé, j’pense que j’suis pas faite pour vivre là. J’ai tellement besoin d’air Nath. Mon pays me manque trop. Pas moyen d’être tu seule là-bas. Pas moyen de sortir dehors pis d’avoir la paix. Ça prend une heure et demie de char pour trouver d’l’horizon, j’étouffe! Mathieu lui, il veut rien savoir de revenir en région, mais moi c’est hors de question que j’élève des enfants là-bas!

– Ça t’as fait de la peine que Math vienne pas avec toi en fin de semaine, hein?

– Ah tsé, c’est pas ben ben grave, on est un couple indépendant… Moi non plus j’le suis pas partout…

Mais elle avait raison. J’avais eu le cœur gros pendant le mariage, de voir toutes mes cousines accompagnées alors que moi, mon chum n’avait pas voulu venir parce que ça ne lui tentait pas. Il m’avait même réprimandée lorsque j’avais insisté, comme si mon désir était un enfantillage…

– Hey les Gurdas qu’esse vous faites? 

Marilyn se dirigeait maintenant vers nous, l’air nonchalant, cigarette au bec, affichant un large sourire de gamine frondeuse comme sa sœur ainée. Marilyn était l’irrécupérable. Elle changeait continuellement de couleur de cheveux, grattait toujours sur sa guitare et rendait sa mère folle. Elle possédait une beauté innommable. Trop dangereuse pour être dite. Mais de nous toutes, elle était la plus vulnérable et cette beauté était comme une malédiction qu’elle portait et dans laquelle elle s’empêtrait sans cesse.

– On s’baigne les orteils, viens-tu?

Elle s’était empressée d’enlever ses chaussures et nous avait rejointes. En mettant le pied dans l’eau, elle avait poussé un cri.

– Arrrh! Criss que c’est frette!

– Ben non, ben non, t’es ben moumoune la couse! Est chaude en masse c’t’eau là!

Je l’avais attrapée par les épaules en rigolant, avais embrassé ses cheveux cassés par trop de teinture et l’avais serrée contre mon cœur. Si délicate, si fragile, une toute petite bête pas assez farouche…

– Hey les femmes! Faut qu’on s’trouve un trou de bouette!

Ça c’était Jennylie. L’hyperactive. La verbomoteur. La grande rousse aux yeux de chats. Elle avait le même âge que Marilyn et avait toujours l’air surpris. Plutôt que de nous rejoindre dans les vagues, elle avait entrepris de chercher une des ces flaques profondes et boueuses qui parsèment les plages de la côte Nord. Le nez vers le sol, elle arpentait le petit banc de sable avec les gestes saccadés et nerveux qui la caractérisent. Même lorsqu’elle ne bougeait pas, Jennylie avait toujours l’air d’être en ébullition!

– J’en ai trouvé un! V’nez! 

Marilyn et moi étions allées la rejoindre alors que Nathalie avait préféré rester sur la rive. Toutes les trois, nous avions enfoncé nos pieds dans cette substance humide et fraîche qui se glissait entre nos orteils en faisant un bruit de succion. Nous riions comme des gamines de quatre ans et demi d’âge mental. Puis le son de deux voix mélangées nous avaient fait lever la tête. Mélissa et Geneviève arrivaient ensemble pour prendre part au cercle des filles de sorcières qui papotaient dans la bouette.

Nos mères étaient toutes des sorcières, chacune avait un don spécifique, mais toutes tiraient les cartes et parlaient aux esprits. On se payait sans cesse leurs têtes, mais n’hésitions jamais à faire appel à leurs services lorsque nous voulions savoir si tel mec en valait la peine ou lorsque nous avions besoin d’aide divine pour guérir des verrues plantaires ou une foulure.

Pendant que nous parlions de tout et de rien, je me souviens m’être dit que je ne connaissais pas assez Mélissa et Geneviève. La première était la fille unique de ma tante Lynda. Une grande perche osseuse aux cheveux noirs, avec de gigantesques yeux bruns en amandes. Elle était si angoissée qu’elle parlait à une vitesse hallucinante et il m’arrivait souvent de ne saisir qu’un mot sur deux dans nos trop rares conversations. Geneviève, quant à elle, ne l’avait pas eue facile. Elle avait été élevée au sein d’une famille de quatre enfants dont les deux parents étaient sur l’assistance sociale. Mais sa mère, ma tante Danielle, s’était finalement séparée de son père et avait veillé sur ses enfants toute seule avec courage et amour. Geneviève, une magnifique brunette aux yeux espiègles et au petit nez retroussé, était devenue l’heureuse maman de la petite Virginie, âgée de un an et mignonne comme tout. Elle travaillait comme préposée aux bénéficiaires dans une maison d’accueil pour les déficients intellectuels.

Il y avait bien une vingtaine de minutes que nous étions là, lorsqu’un refrain triste et nostalgique s’est élevé au milieu des éclats de rire :

– Si tu savais comme on s’ennuie à la Manic. Tu m’écrirais bien plus souvent à la Manicouagan.

Avec un doux sourire sur les lèvres, Nathalie chantait en glissant ses pieds dans les eaux de la rivière qui avait inspiré l’une des plus belles chansons québécoise. Et moi je regardais ces filles/femmes si singulières autour de moi en espérant de toute mon âme que ce moment resterait accroché en moi à jamais.

Notre histoire familiale était loin d’être rose. Notre grand-mère avait perdu son père à l’âge de quatre ans. L’un de ses frères était disparu, l’autre s’était suicidé ou avait été assassiné. Notre grand-père avait, à l’âge de douze ans, tué son petit frère par accident en jouant avec une carabine chargée. Il avait tué son petit frère directement sur les genoux de sa mère…

Nos grands-parents s’étaient enfuis à Baie-Comeau pour se marier parce que le beau-père de ma grand-mère refusait de leur donner son consentement. Ils avaient eu neuf enfants. Sept filles, puis deux garçons, les bébés. À la naissance de ma mère, mon grand-père était au Sanatorium de Mont-Joli, hospitalisé pour la tuberculose. Ils avaient très peu d’argent, jouaient sans cesse de malchance et pour couronner le tout, mon grand-père est devenu alcoolique. À jeun c’était un homme merveilleux. Mais sous l’effet de l’alcool il a commis des actes d’une violence irréparable et dit des paroles qui ont ouvert des blessures profondes dans les âmes de nos bienaimées mamans. J’avais parfois l’impression que nous portions toutes en nous la trace de cette histoire d’horreur que mon grand-père avait vécue à douze ans. Comme un vague mal de l’âme dont nous n’arrivions pas à nous débarrasser…

Plus tard, Andréanne et Myriam, les deux jeunes sœurs de Geneviève, sont venues nous rejoindre. Elles étaient très touchantes. Il y avait dans leur attitude quelque chose de timide, elles avaient l’air gêné de se glisser dans notre cercle. Mais on sentait bien ce désir plus fort que tout d’être inclues dans ce moment. Elles avaient raison… Il était très important, ce moment…

Le vent sentait sucré. C’était une caractéristique de la côte nord. On aurait dit que tout y avait une odeur de bleuet, peut-être à cause des conifères… Avec Nathalie qui n’avait pas pu résister au plaisir de la thérapie par les pieds, nous étions désormais huit dans le trou de bouette. Elle fredonnait encore «La Manic». Moi je regardais tout ces visages que j’aimais. J’écoutais la nature qui me faisait frissonner. J’aurais voulu rester là pour toujours.

Mais il a fallu partir.

Après avoir quitté ma tante en mon oncle au terminus de Québec, j’ai pleuré dans le bus qui me ramenait à Montréal. Je ne voulais pas y retourner…

***

Jennylie travaille à Montréal en design graphique. 

Mélissa s’est mariée l’été dernier.

Geneviève a eu une deuxième petite fille prénommée Sarah.

Myriam et Andréanne ont toutes deux fini leur études et en sont très fières.

Nathalie s’est mariée avec un charmant français, ils attendent un bébé.

Je suis revenue dans mon pays bien aimé. Je suis séparée d’avec Mathieu. 

Marilyn est portée disparue depuis le 17 février 2008.

Mais le moment, lui, ne s’en ira pas. Il continue d’exister j’en suis sûre. Lorsque je fredonne «La Manic» j’entends nos éclats de rire et je suis persuadée que quelque part sur une autre ligne du temps, huit cousines continuent et continuerons toujours de papoter sous le soleil d’automne avec leurs seize pieds enfoncés dans un trou de bouette.

 

La Manic Georges Dor

Si tu savais comme on s’ennuie
A la Manic
Tu m’écrirais bien plus souvent
A la Manicouagan
Parfois je pense à toi si fort
Je recrée ton âme et ton corps
Je pense à toi et m’émerveille
Je me prolonge en toi
Comme le fleuve dans la mer
Et la fleur dans l’abeille

Que deviennent quand j’suis pas là
Mon bel amour
Ton front doux comme fine soie
Et tes yeux de velours
Te tournes-tu vers la côte nord
Pour voir un peu, pour voir encore
Ma main qui te fait signe d’attendre
Soir et matin je tends les bras
Je te rejoins où que tu sois
Et je te garde

Dis-moi c’qui s’passe à Trois-Rivières
Et à Québec
Là où la vie a tant à faire
Et tout c’qu’on fait avec
Dis-moi c’qui s’passe à Montréal
Dans les rues sales et transversales
Où tu es toujours la plus belle
Car la laideur ne t’atteint pas
Toi que j’aimerai jusqu’au trépas
Mon éternelle

Nous autres on fait les fanfarons
A coeur de jour
Mais on est tous de bons larrons
Cloués à leurs amours
Y’en a qui jouent de la guitare
D’autres qui jouent d’l’accordéon
Pour passer l’temps quand y est trop long
Mais moi, je joue de mes amours
Et je danse en disant ton nom
Tellement je t’aime

Si tu savais comme on s’ennuie
A la Manic
Tu m’écrirais bien plus souvent
A la Manicouagan
Si t’as pas grand-chose à me dire
Ecris cent fois les mots « Je t’aime »
Ça fera le plus beau des poèmes
Je le lirai cent fois
Cent fois cent fois c’est pas beaucoup
Pour ceux qui s’aiment

Si tu savais comme on s’ennuie
A la Manic
Tu m’écrirais bien plus souvent
A la Manicouagan

 

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