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C’est une charmante gamine avec qui je partage les bancs d’école. Depuis deux sessions, elle est dans mes cours de création littéraire. Elle est bourrée d’énergie. Elle a un esprit fin, un humour savoureux et une exquise spontanéité. Elle dit tout ce qui lui passe par la tête, même si ça peut être rude parfois. Elle écrit bien. Je l’envie un peu, je n’avais pas ce verbe à son âge… Ses cheveux sentent bons. Ils sentent les cheveux. Ça embaume à chaque fois qu’elle bouge. Hier pendant la conférence de Yvon Rivard, je me suis assise à ses côtés. Dès qu’elle m’a vue sortir mes crayons et feuilles de notes, elle s’est exclamée : «Dis-moi que tu ne vas pas prendre des notes!» Et moi de répondre : «J’ai un petit problème d’attention dans la vie, si je ne prends pas de notes, je n’entends rien!»

 

La conférence à commencé. Après plusieurs minutes, elle a sorti son cahier de note et ses crayons pour gribouiller. Puis, elle a pris le mien et y a dessiné un bonhomme sourire. Je trouve adorable cette manie qu’elle a de s’emparer du cahier des autres pour y gribouiller des messages ou simplement de naïfs dessins. Je ne sais pas ce qui m’a pris, mais je me suis mise à gribouiller aussi. Une drôle de fleur, avec tout plein de gouttes et des abeilles. Puis, j’ai été prise d’une soudaine envie de dessiner un énorme phallus sous la fleur et le «sperme», mais je me suis retenue parce que je savais qu’elle regardait ce que je faisais. Elle s’est mise à écrire dans son cahier. Quelque chose dans son attitude m’indiquait que ce qu’elle y écrivait m’était destiné, alors j’ai attendu. Puis elle m’a tendu ses feuilles et j’ai pu y lire : Une fleur est un organe sexuel ouvert à la lubricité des insectes. -Michel Houellebecq- J’ai rigolé. Elle m’a dit : «C’est dans son dernier livre.» J’ai répondu : «Je ne le connais pas, mais je pensais à ça justement en dessinant.» Elle m’a dit : «À Houellebecq?» «Non au sexe!» Elle a eu un rire ambiguë, à mi-chemin entre la complicité et la gêne. Je lui ai fait signe que je voulais recopier sa phrase sous ma fleur. Elle a pris mon cahier et a écrit : Voir La carte et le territoireHouellebecq- Je lui ai fait un air exaspéré. Après un moment d’hésitation elle m’a tendu son cahier pour que je puisse recopier la citation, non sans avoir pris le temps d’ajouter en dessous : Je ne sais pas si c’est la phrase exacte. Je lui ai fait signe que j’avais compris. J’ai retourné mon attention vers Yvon Rivard qui nous racontait le récit de Vadeboncoeur Un amour libre et les étapes de création. C’était magnifique, comme toujours. Cet homme arrive à mettre de la magie dans une conférence universitaire. Le local était blanc et froid, les chaises étaient inconfortables, mais soudain tout prenait tout son sens, ça illuminait l’endroit, ça y ajoutait de l’humain, c’était extraordinaire. Je prenais des notes comme une déchaînée pour ne rien perdre de ce qui était dit, pour que ça entre en moi et y reste accroché quelque part. Mon écriture est pleine de fions et de chemins sinueux, on dirait qu’elle danse sur ma feuille. Je crois que non seulement ce que l’on écrit, mais la façon graphique dont on l’écrit est un moyen d’expression. Je la sentais me regarder avec attention. Puis elle a redirigé la pointe audacieuse de son crayon sur ma feuille. Dans le coin supérieur gauche elle a écrit : «Tu émanes la beauté». En lisant, je suis certaine que mon cœur a manqué un battement. Je lui ai chuchoté : «Moi?» Elle a hoché la tête de manière très affirmative en me pointant du doigt. Les larmes me sont montées aux yeux, je lui ai fait un large sourire et je n’ai rien répondu.

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