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Je suis avec mon père dans son quatre par quatre. C’est son gros camion brun qui fait beaucoup de bruit. Aussi loin que je me souvienne, mon père a toujours eu un gros camion qui fait beaucoup de bruit. Il s’en sert pour aller au bois ou pour aller vendre du vieux fer. Je dois avoir environ huit ans. Je ne bouge pas trop. Je ne voudrais pas qu’il me remarque, qu’il me trouve dérangeante et qu’il arrête de me traîner partout. J’aime passer des moments avec lui, même s’il me fait un peu peur. Je me souviens d’une photo de moi bébé, assise sur les genoux de mon père qui me fait faire un rot, j’ai toujours pensé qu’il m’étranglait…

 

J’ai une tuque blanche enfoncée sur ma coupe de garçon, une veste d’automne multicolore et des bottes de «gobeur» roses. Rien n’est agencé, mais ça n’a pas d’importance parce que je suis avec mon père. On arrive de corder du bois chez ma grand-mère et on s’en retourne chez nous. En passant devant le rang de chez «Tasie pis Corinne» j’arrête de respirer. Je voudrais tellement que papa tourne à gauche pour que je puisse aller jouer avec mes cousines dans les balles de foin! Jamais je n’oserais lui demander parce qu’il me répondrait d’un ton sec «On n’a pas à faire là!». À l’embranchement, il ne met pas le clignotant, mais ça ne veut rien dire : papa ne met jamais le clignotant et ça fait gueuler ma mère. J’arrête de respirer. Je garde espoir jusqu’à la dernière seconde, mais il tourne à droite. Je suis vraiment déçue qu’on s’en aille chez nous, je n’ai pas de frères et sœur et je n’ai pas envie de jouer toute seule. Maman s’occupe beaucoup de moi d’habitude, mais depuis un bout de temps elle n’a jamais envie de rien faire…

 

En passant devant le petit Miami, mon père pose sa grosse main aux doigts courts sur le bras de vitesse. Mon cœur s’emballe, il va peut-être arrêter prendre une bière au bar et me payer un «Pepsi pis un sac de peanuts!» Il ralentit, mais dirige son camion du côté du dépanneur. «Débarques-tu ou ben tu m’attends icitte?» Avec mon père, je suis une queue de veau, une ventouse, une ombre… Je saute en bas du camion et je le suis avec ma tentative de démarche de garçon manqué pas très réussie parce qu’en réalité je suis une princesse. Dans le dépanneur, monsieur Marc-André me pique une jasette pendant que papa ramasse «une pinte de lait, un quart de pain, du fromage pis une caisse de 50». Rendu au comptoir, il me dit : «Phanie, veux-tu une barre de chocolat?» Je fige. Je n’en reviens pas de cette offre spontanée et inattendue. J’en veux une, mais je ne sais pas quoi dire. Je ne sais pas comment faire pour accepter, alors je dis : «non». Papa a l’air surpris, mais il n’insiste pas et paye sa commande. De retour dans le camion, je retiens mes sanglots jusqu’à la maison. Je me fous du chocolat, mais j’ai tellement peur d’avoir fait de la peine à mon père. J’ai l’impression d’avoir refusé son amour…

 

Aujourd’hui je suis une femme et mon père m’a dit la semaine dernière «Phanie, ma fille, t’es pas le torchon de tout le monde tabarnak, va falloir que t’apprennes à te fâcher dans vie!» Il a raison, il faut que j’arrête de dire oui à tous les hommes comme si chacun était cette barre de chocolat que j’ai jadis refusée…

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